dimanche 19 février 2017

Jack the ripper où êtes-vous ?



Syndrome le plus typique de l'état de la musique "pop-rock" française, le meilleur groupe apparu dans l'hexagone au XXIe siècle a disparu des radars depuis maintenant une petite décennie et probablement sombré dans quelque mare Tenebrum. Il n'est pas anormal que des groupes produisant une musique beaucoup plus convenue et ordinaire tiennent le haut du pavé, c'est dans la loi des choses; il est en revanche tout à fait anormal et inquiétant que les plus grands talents disparaissent corps et bien, sans fleur ni égard. 
Jack The Ripper, en tant que groupe de ce nom, a, si j’en crois Wiki, commencé sa carrière à la fin du siècle précédent. Mais leur premier album, The Book Of Lies est sorti en 2001, première année de ce nouveau siècle (qui ne devait, apriori, pas pouvoir être pire que le précédent mais qui, à l’usage, semble vouloir déjouer tous les pronostics). Leur second, I’m coming, contient déjà de franches réussites, mais c’est avec leur troisième opus qu’ils ont, selon moi, donné le meilleur de leurs talents réunis. En fait la pente croissante de leur progression est si impressionnante entre leurs second et troisième albums qu’on peut rêver à ce qu’aurait été le quatrième. Hélas, il n’y en a pas eu, ou du moins, pas sous leur nom et leur effectif type. J’y reviendrai.
Pas difficile de deviner que leur séparation de 2008 est pour partie due à des problèmes de finances défaillantes (et à des problèmes personnels mais j’ai tendance à penser que les seconds viennent plus facilement quand les premiers sont là). C’est au fond la raison principale pour laquelle les groupes durent et perdurent, parfois bien trop longtemps (si, si, je sais à qui vous pensez) ou bien au contraire se séparent, parfois beaucoup trop tôt. Malgré un petit succès critique au départ et des qualités hors-norme chez les musiciens comme chez le chanteur, soliste aussi impressionnant qu’impressionniste, ils n’ont pas réellement réussi à se constituer une audience viable, surtout pour un groupe qui comptait à son apogée pas moins de huit bouches à nourrir, sans compter les familles éventuelles.
Bon, on peut toujours essayer de se consoler avec ce qu’on a, qui n’est pas négligeable, loin de là.



Ladies First, leur dernier album en tant que Jack The Ripper, est certainement leur meilleur, même si on ne peut pas éviter une part de subjectivité dans un avis aussi tranché. D’ailleurs, rien ne vous empêche de vérifier. Tous les titres de From my veins to the sea à Words au moins (je me serais bien passé personnellement du dernier, Hush) présentent le même aboutissement musical et forment un ensemble très cohérent, qu’on pourra sans exagéré qualifier de sombre, expressionniste et méchamment lyrique. C’est du romantisme gothique dans toute sa splendeur, avec tous les fastes et les raffinements de la grande époque. Ils ne se refusent rien : cuivres, cordes, synthés font bon ménages avec les guitares et batterie. Le violon semble particulièrement présent et cela colle très bien à l’ambiance générale, style Île des morts (le tableau), pour prendre une référence picturale, bien plus à dire vrai qu’à Machado, qui est le peintre de toutes leurs pochettes, même si ce sont de bien jolies peintures. Il faut louer la qualité des mélodies autant que la précision des orchestrations malgré leur relative complexité, qui parviennent presque toujours à distiller leur poison. Certains titres se distinguent par une simplicité et un sautillement plus pop, tel le single I was born a cancer. Curieusement, dans ce dernier titre la voix d’Arnaud Mazurel a des accents de Léonard Cohen, chanteur pourtant réputé pour sa sobriété sinon son minimalisme, toutes choses très éloignées de l’expressionnisme vocal du chanteur de Jack parfois théâtral, qui tient presque autant de la performance d’acteur. Très bon titre quoi qu’il en soit. Mais mes préférés sont néanmoins les sombres (bien sûr) et follement lyriques Words et White men in black.



Après cet album, remarquable mais visiblement trop peu remarqué, le groupe se sépare et son chanteur suit sa propre route. Les sept musiciens qui n’ont pas dû réfléchir bien longtemps si j’en juge par le temps qui sépare la séparation de leur opus suivant, décident finalement de se retrouver et de faire un nouvel essai sans leur chanteur névropathe. Et comme ils n’en ont pas, ils vont en chercher parmi leurs groupes préférés. Excusez du peu, on retrouve Stuart Staple, Blaine Reininger, Joe Burns et ces formidables chanteuses que sont Rosemary Moriarty et Phoebe Kilder. Pour les Français, on trouve Dominique A et Syd Matters.
Bien sûr, le fait que ces chanteurs viennent avec leurs propres textes donnent des tonalités assez différentes aux musiques du groupe et l’ensemble, intitule We hear voices n’a sûrement pas la cohérence de Jack. Néanmoins, c’est ici le bon côté de la variété qui prédomine. Passer du sombre monologue murmuré par Stuart Staple au cabaret endiablé chanté par Phoebe Kilder ne pose aucun problème. Ils font d’ailleurs partie des meilleurs titres offerts par cet album. Il semble que le départ du chanteur de Jack n’est pas eu que des inconvénients. La musique est plus légère, moins systématiquement noire, et me semble-t-il, encore plus efficace. Les maniérismes, parfois les outrances d’Arnaud Mazurel en disparaissant laissent la musique mieux respirer. En fait, je ne suis pas loin de penser que le groupe est meilleur sans son chanteur et je suis certain de préférer cet album, malgré toutes les qualités de Ladies first.

L’album est donc une grande réussite, la réception critique est bonne autant que j’ai pu en juger et pourtant depuis c’est silence radio. Huit ans, c’est beaucoup pour un groupe de rock, à moins de s’appeler Radiohead ou Pink Floyd et de vivre sur les royalties, ce qui n’est sûrement pas leur cas. C’est trop, j’en ai peur. Un beau gâchis made in France.

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