dimanche 21 juin 2015

No more superheroes, please

Les super-héros ont été un vrai trou noir pour la BD américaine d'imagination depuis des temps presque immémoriaux. En fait depuis la création de Superman et du Spirit de Will Eisner, ce qui fait tout de même un sacré bout de temps. Néanmoins, le monde des comics estimables avait résisté jusqu'à l'avènement au début des années 70 des impitoyables crétins nommés Spiderman, Wonderman, Ironman, etc. Ce qui est terrible, c'est qu'on ignore presque tout des comics, vu d'Europe au moins, en dehors de ses pauvres types habillés pour mardi gras. Et maintenant, c'est au tour du cinéma de disparaître dans ce puits sans fond. Tout est aspiré vers le néant : intelligence, subtilité, sensibilité, imagination, créativité, poésie et pour finir talent. Ainsi, on pourrait citer la liste des plus grands auteurs ou dessinateurs de bandes imaginatives et s'apercevoir qu'ils ont presque tous dû passer avec armes et bagages chez DC ou Marvel pour fabriquer à la chaîne les histoires de leurs stupides personnages en costume moulant s'ils voulaient vivre de leur métier. Oh bien sûr on me citera quelques talents dans la bande : Will Eisner à une époque ou, par exemple, Jack Kirby et son graphisme surpuissant. Soit. On pourra même citer quelques grands résistants au projet d'abrutissement généralisé, tel Moore et Gibbons pour leur Watchmen, une des plus violentes critiques de ce type d'histoires. Soit encore, bien qu'on puisse dire que DC joue sur les tableaux dans cette affaire, étant l'éditeur dans le même temps de Batman et Cie. Et j'admets encore que le Superman Returns de Singer est mieux que la moyenne ou que les deux premiers Batman de Nolan a du style. Mais ça ne change rien au constat d'ensemble qui est que ces idiots costumés ont pratiquement tout détruits sur leur passage, exactement comme ils le font des villes ou des planètes qu'ils traversent.
Dans ce monde de brute, je vais donc me faire, et vous faire j'espère, un petit plaisir en invoquant les mannes de ces grands disparus qui seront bien difficile à ressusciter dans cet âge de plomb (qui fait suite à l'âge de bronze, qui fait lui-même suite à l'âge d'argent, etc.)

Le premier de tous, dans tous les sens, est forcément Windsor Mc Cay pour son Little Nemo in Slumberland. L'imagination dans toute sa splendeur. Des qualités de graphisme remarquables pour l'époque, pour n'importe quelle époque. Il est toujours lisible aujourd'hui, avec plaisir, à condition de faire un petit effort de départ pour entrer dans son monde (et à condition d'éviter la dernière réédition mégalo de ses aventures, presque impossible à manier, visiblement destinée pour des géants de trois mètres).

Je ne classe pas Flash Gordon parmi les super-héros, bien qu'il frôle de près le genre. Mais il y a là-dedans une telle débauche de qualités graphiques, de poésie naïve et d'imagination débridée que je le vois plutôt dans le domaine de l'imaginaire au sens le plus large. La preuve ci-dessous, par la grâce d'Al Williamson :



Frazetta est certainement un des meilleurs dessinateurs à avoir œuvré dans les comics. Il a vite préféré l'illustration et la peinture, ce qu'on peut comprendre, les choses étant ce qu'elles étaient, et ce qu'elles sont toujours, encore plus maintenant puisqu'il s'agissait alors de l'âge d'or de la BD américaine.


Bernie Wrightson est un monstre de talent, qui a lui aussi œuvré dans le genre noir. Dans la planche ci-dessous, il n'a pas grand-chose à envier à Breccia, question magie du noir et blanc, ce qui venant de moi, n'est pas peu dire.

Et tiens, pour finir, je ne résiste pas à ce merveilleux dessin tiré de son Frankenstein :

mardi 9 juin 2015

George Orwell et Le Prisonnier



Les critiques des œuvres d’Orwell sont presque toujours écrites sous l’angle politique. En fait, il est pratiquement impossible de lire un article sur les livres d'Orwell sans devoir se coltiner une dissertation sur le communisme, le socialisme libéral, le fascisme et autres ismes. La question est alors de savoir si ce sont des livres de droite écrits par un homme de gauche ou des livres de gauche écrits par un homme de droite, foncièrement conservateur, foncièrement réactionnaire donc, et donc foncièrement mauvais. Dans les deux cas, il semble que cela ne puisse satisfaire les « comrades » de notre ferme internationale. Les gens de droite ont l'air de le trouver davantage dans leur ligne ; si j'étais eux, je ne m'en réjouirais pas. Car en vérité, l'unique message d'Orwell est : no future. La politique était aussi très importante aux yeux d’Orwell, j'ignore pourquoi. Mais ce n’est absolument pas mon cas et voilà pourquoi je viens de me débarrasser en quelques lignes de la question.

   Je prends Orwell pour ce qu’il est, à savoir le meilleur inventeur de dystopie à ce jour, grâce à 1984, malgré des atouts au départ assez réduits, ou du moins assez peu nombreux. Orwell n’est pas précisément un grand styliste ; il y a des journalistes qui écrivent nettement mieux que lui. Ses personnages sont rarement mémorables et quand par inadvertance, ils le sont, ce ne sont pas à proprement parler des êtres humains. Big Brother en est la parfaite illustration. On notera également que les protagonistes de la Ferme des Animaux sont presque tous plus mémorables que ceux de 1984 ; mais voilà ce sont des animaux. Non, Orwell n’est pas le plus grand humaniste des grands écrivains. Sa confiance en l’humanité est incontestablement très faible, pour ne pas dire nulle, ce qui jette un sérieux doute sur son idéal de gauche (comme sur n’importe quel autre idéal). Son imagination est limitée ; pas de grandes surprises à attendre de sa part. En revanche, il a les idées claires, très claires même et un vrai don pour les formules : novlangue, double pensée, crime de pensée, Big Brother, Ministère de la Vérité, Ministère de la Peur, La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance est la force, tous les animaux sont égaux mais certains le sont plus que les autres.

   De même que James Tiptree Jr, Orwell est un autre grand traumatisé de la vie. Il voit certes correctement les horreurs de son époque, bien mieux et bien plus tôt que la plupart de ses contemporains, mais il ne voit que ça. La balance chez lui est brisée. Dans ses livres, tout particulièrement dans son chef d’œuvre, le mal est devenu une machine parfaitement huilée, toute puissante et inarrêtable. L’homme de bonne volonté trahit, le héros abdique, le Saint se renie, Satan Big Brother jouit pleinement des délices de sa nouvelle omnipotence. C'est un monde ou Dieu est mort s'il a jamais existé (curieusement, ceux qui n'y croient pas sont les premiers à nous annoncer sa mort : allez comprendre). Dans cette logique, l’ultime résistant, s’il en existe, est un paranoïaque, un demi fou, un prisonnier en camisole qui voit le mal partout, qui ne croit en rien ni personne, excepté peut-être en lui. Ou du moins il serait considéré comme fou dans n’importe quel autre monde. C’est homme, vous l’avez compris ; c’est Le Prisonnier, celui de la série TV.

   Regardez bien l’expression de l’acteur incarnant Le Prisonnier.




   Et maintenant comparez avec ce portrait photographique d’Eric Bair, dit George Orwell.




   Il y a comme un petit air de famille, n’est-ce pas, et pas seulement dans l'ombre de sourire lupin ?



   Bien sûr, Le Prisonnier n'est pas une adaptation, même très libre du roman. Le Village n'est à coup sûr pas la mégalopole de 1984, peut-être pourrait-il être à la rigueur une base secrète du Ministère de la Vérité, ou plus sûrement du Ministère de l'Amour. Le Rôdeur, une des idées les plus authentiquement étranges de toute la SF, n'a pas d'équivalent dans 1984. Mais la société sous ses airs policés et guillerets est tout aussi totalitaire que celle du roman d'Orwell. Il n'y a pas d'échappatoire, sauf dans la folie. Numéro Un, inconnu et inconnaissable, comme son nom l'indique est le seul et véritable Dieu démoniaque du Village comme Big Brother l'est de la société de 1984. Il n'y a pas d'autre Dieu que ce dieu-là.

   La série doit beaucoup à 1984, mais elle doit aussi à Kafka, à Philip K. Dick et au psychédélisme des années 60 (pour le meilleur la merveilleuse scène de kosho, croisement de kendo et de trampolin, et pour le pire, l'épisode final). Plus profondément, elle diverge du roman parce qu'Orwell croit complètement à ce qu'il écrit, il est entièrement dans son monde, tristement sérieux, alors que les créateurs de la série ne sont ni tristes ni vraiment sérieux. L'ironie, la dérision, le jeu, la fantaisie sont sans cesse présents tout du long de la série, ce qui l'empêche de sombrer dans la lourdeur (en fait, en dehors des deux derniers épisodes, elle est remarquablement légère au vu des sujets traités) mais la rend moins efficace dramatiquement.

   Comme la plupart des grandes séries, en particulier de SF, Le Prisonnier se termine mal pour le spectateur, très mal, j’en ai peur. Il est toujours excessivement difficile de renouer tous les fils tissés durant les multiples épisodes de manière satisfaisante pour l’intellect et l’émotivité du spectateur. Quand un des deux objectifs est atteint, c’est déjà beaucoup. Patrick Mc Goohan n’a même pas essayé. Face aux entraves des producteurs, des spectateurs incapables de le suivre (de même que les Villageois de la série refusent de le suivre dans Liberté Pour Tous) il a réagi exactement comme son personnage, en individualiste forcené, égocentrique, libertaire, paranoïaque et vindicatif. Devenu le parfait Numéro 1 (acteur, producteur, réalisateur, scénariste) de la série, il l’a achevée dans un délire incompréhensible, avec son terrible sourire carnassier, histoire de faire un ultime, magnifique et suicidaire pied de nez à tous ces imbéciles qui voulaient l’emprisonner dans l’étroite routine audiovisuelle de l’époque. Le seul véritable fait significatif de l’épisode final est la révélation du visage du Numéro 1… qui n’est autre que celui du numéro 6. Il ne faut pas voir là-dedans, selon moi, une histoire profonde de dédoublement schizophrénique mais un bras d’honneur hors texte, signé Mc Goohan, pour tous ceux qui l’ont empêché de faire une seconde saison. Ce qu’il dit, c’est : « je suis le numéro 1 de cette série, je fais ce que je veux et je vous emm… ! »
Naturellement après ce dernier exploit, cet acteur à succès a littéralement disparu des écrans en même temps que son mémorable personnage. Mais de toute la descendance audiovisuelle du roman d'Orwell, la série qu'il a laissée en est le plus beau et le plus passionnant des rejetons, loin devant 1984 et même Brazil, qui n'est autre qu'un 1984 avec costumes et décors baroques.

Liens :
George Orwell : centré sur le  rapport entre le totalitarisme de 1984 et ce qu'Orwell a expérimenté lors de la guerre civile espagnole (en français).
George Orwell (Animal Farm) en anglais.
Le Prisonnier en français 

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles
- James Tiptree Jr : ici
- Gene wolfe : ici 
- James Crowley : ici