samedi 11 avril 2015

Until In Excess, Imperceptible UFO : encore une musique venue d'ailleurs.

  
À en juger par la pochette, très belle, les Besnard Lakes sont parfaitement conscients du côté impressionniste de leur musique, et semblent même vouloir l'accuser ici. Le titre de cet album en fournit un autre indice. Pour de la musique pop/rock, c'est assez audacieux comme positionnement je trouve, et à coup sûr original. On aurait peut-être été moins surpris si cela venait d'un groupe français, étant donnés nos glorieux ancêtres. En réalité, la musique impressionniste a toujours plu et inspiré les Anglo-Saxons (et les Russes, mais là il s'agit plutôt d'un prêté pour un rendu) ; il suffit d'écouter les musiques d'une grande partie des films américains. De plus, ils ont eu de grands compositeurs impressionnistes, Holst pour ne citer que lui, ayant même réalisé un des chefs-d’œuvre du genre avec ses Planètes. Néanmoins, on peut se demander pourquoi ce doit être un groupe canadien qui produise le plus bel album impressionniste de la musique pop/rock jusqu'à ce jour. Pourquoi pas un groupe français ?
Bien sûr, je fais semblant de me poser la question. Je sais pertinemment la réponse. Le Canada, un petit pays en terme de population peut se prévaloir de groupes tels que The Besnard Lakes, Patrick Watson and the Wooden Arms, Godspeed You Black Emperor, Black Mountain, voire Arcade Fire pour leur premier album : rien qu'à eux cinq, on a là au moins dix des cent meilleurs albums pop/rock parus depuis le début de ce siècle. Et quoi du côté français ?… Même la Belgique, pays aussi ridicule pour la grande France que le Canada l'est pour son voisin du sud, fait mieux sans peine. Ce n'est pas faute d'avoir des talents dans ce pays, c'est faute de soutien envers eux ; c'est probablement faute de savoir même les repérer. Quand on pense à l'intérêt qu'un groupe aussi talentueux que Jack The Ripper et son avatar The Fitzcarldo Sessions a suscité dans la critique française, intérêt qui a rapidement pris la forme d'un enterrement tout vif, il ne faut pas s'étonner que les germes les plus prometteurs aient du mal à lever très haut. La différence tient au traitement qu'on accorde ici ou ailleurs au talent, à l'art vraiment accompli. La Grande-Bretagne, pays très comparable au nôtre en termes de population et niveau de vie, offre une comparaison encore plus terrible pour la France. Où diable sont passés tous les talents dans ce pays ? Jack de Ripper, puisqu'on parlait de lui, a déjà disparu dans l'indifférence générale. La langue n'a rien à y voir ; on est loin du temps des yéyés. Les groupes ou musiciens connaissant le succès à l'étranger chantent (enfin si on ose dire) en anglais. Ils sont tous médiocres ou surfaits. Les vrais talents restent dans l'ombre. Les effets de mode et d'engouements irrationnels ont lieu partout, mais en France au lieu que la critique serve à éclairer et à trier ce qui vaut vraiment la peine, elle sert pour l'essentiel à alimenter les grosses machines à rave-party. Même la critique de rock indé, qu'on pourrait croire pourtant soucieuse de découvrir les nouveaux talents préfère mettre au pinacle des chanteuses (enfin si j'ose dire) du calibre de Charlotte Gainsbourg. Outre que cela a un vieil air de népotisme, comment voulez-vous après ça que les gens qui ont des oreilles vous prennent encore au sérieux ?
Après cette plutôt longue digression, j'en conviens, retournons à cette merveilleuse musique venue d'ailleurs. De tous les albums impressionnistes des Besnard Lakes, celui-ci est le plus impressionniste. Il y a donc beaucoup de nébulosités, de nappes liquides (à commencer par le nom du groupe), de cieux stratosphériques (And Her Eyes were painted in gold) de brouillards fantomatiques (The Specter), de lieux ou personnages mystérieux et sûrement exotiques (Alamogordo). C'est de l'impressionnisme au sens premier. C'est du très bel ouvrage, fait par des musiciens visiblement parvenus au sommet de leur art, ou plus très loin. Précédemment, ils avaient déjà réussis de très belles choses, mais aussi de nettement moins bonnes et d'une façon générale, semblaient hésitants entre plusieurs styles (l'un d'eux étant le shoe-gazing, voire le noise, ce qui n'est pas une très bonne idée quand on possède un talent et des oreilles aussi délicats que ceux de Jace Lasek). Cette fois, on a vraiment le sentiment qu'ils y sont. Oh, certes, je peux trouver un ou deux défauts dans cet album, un ou deux titres qui ont visiblement été édulcorés pour passer sur les ondes amerloques ou sur Youtube (quoique je ne sois pas sûr que le public d'internet apprécie particulièrement ce genre de gâteries). Il y a aussi la chanteuse Olga qui me convainc nettement moins que son mari. Le couple opérant dans le même groupe semble en effet devenu une spécialité canadienne, parfois pour le meilleur (Black Mountain, Arcade Fire) ; ce n'est pas le cas ici. Mais bon difficile de virer sa propre femme, ou de lui couper le micro chant. Elle n'est d'ailleurs pas mauvaise, juste pas tout à fait au niveau. Bon, j'aurais tendance à dire que l'intérêt supérieur du groupe voudrait qu'elle se concentrât uniquement sur sa basse et éventuellement sur les chœurs.
En réalité, devant l'ampleur du souffle déployé ici et la beauté de l'ensemble, ces petits défauts sont presque — mais pas tout à fait — des mesquineries de ma part. Et ce mystérieux Alamogordo est un parfait bouquet final au voyage.