samedi 28 février 2015

Les voyages dans le temps




   Je n'ai jamais aimé les histoires ou les héros remontent le temps, quelle que puisse être la méthode employée. En fait, il existe une exception notable, la première et la plus célèbre d'entre toutes ces histoires, La machine à explorer le temps de HG Wells. Je n'ai pas non plus de problème lorsque l'histoire est contée sur le ton de la comédie. Par exemple, j'aimais beaucoup les Danseurs de la fin des temps de Moorcock, surtout les deux premiers volumes, et son héros qui prend une antique bicyclette pour la machine à explorer le temps de Wells. Et Retour vers le futur, le film, tout hollywoodien qu'il soit, n'est pas si mal. Mais bon, rien de tout ça ne prend son sujet au sérieux, si on considère que le voyage dans le temps est le sujet, ce qui est douteux. Je me suis demandé pourquoi ce manque d'intérêt, moi qui suis plutôt féru de SF, alors que ce type de voyages en est un des thèmes favoris. Et puis naturellement j'ai trouvé la réponse. D'abord, le héros de Wells passe l'essentiel de son temps, sinon la totalité, à se projeter dans le futur, et donc, il ne remonte pas le temps.
   Mon problème avec ces histoires est d'ordre moral, bien plus que scientifique (puisqu'il semble que tout déplacement dans le temps d'un objet pesant est une impossibilité physique démontrée). Les fées, les rayons de la mort, les soucoupes géantes qui tiennent en lévitation dans le ciel, la gravité artificielle dont jouit tout vaisseau E.T. qui se respecte ne m'ont jamais beaucoup gêné après tout. Quand vous remonter le temps, vous touchez au passé, généralement pour défaire ce qui a été fait. Parfois, vous cherchez à annuler les conséquences de vos actes. Il s'agit d'une bagatelle parfois, mais qui s'avère avoir des effets imprévus tout à fait dommageables pour vous ou pour la société et le plus souvent pour les deux. Parfois, c'est un acte répréhensible ou franchement raté que vous cherchez à effacer. Qui ne voudrait pas pouvoir de temps en temps revenir sur ses pas et agir différemment dans telle ou telle situation. Ou simplement ne pas avoir prononcé certains mots qui l'ont été. On pourrait même tuer Hitler au berceau ! Quel rêve, n'est-ce pas ! Et puis non, finalement, quand on y réfléchit un peu, ce n'est pas un rêve mais bien un cauchemar. Ce n’est pas tant le danger de voir débarquer un Terminator de son futur apocalyptique qui m’effraie (quoique je n’aimerais pas du tout ça). En réalité, tout voyageur venant du futur est un Terminator en puissance. Il change un détail et voilà que tout le futur s’en trouve changé. Vous annulez l’œuvre d'une vie, ou même la vie tout court d'une multitude d’êtres vivants d'un claquement de doigt, sans même le vouloir. Et en plus, personne ne le saura. Les malchanceux disparaîtront sans laisser de trace, voilà tout. Ce malchanceux, ce peut-être vous, ce peut-être moi, et nous ne pouvons rien y faire. Donc non seulement, les actes de celui qui remonte le temps n’ont plus de sens — puisqu’il peut en principe défaire tout ce qu’il a fait — mais les vôtres n’en ont plus non plus.
   Finalement, je peux quand même imaginer un endroit où le fait de remonter le temps aurait un sens : cela s’appelle l’enfer.

mercredi 25 février 2015

Le voyageur des étoiles

 Détail d'une illustration pour mon roman à paraître : L'oiseau de nuit (les bandes verticales sont dues à mon pauvre scan).






lundi 9 février 2015

Les dystopiques de Gene Wolfe

   Après celles de Tiptree, il était logique pour moi de jeter un œil sur les dystopiques de Wolfe, dont certaines ont la particularité d'être des images miroirs des mondes « utopiques » de Tiptree. Ce que Tiptree semblait voir comme son « meilleur des mondes », Wolfe le peint au contraire sous les couleurs les plus sombres, ceci dans au moins deux de ses nouvelles. Cette coïncidence n'en est pas une. Wolfe connaissait et appréciait l’œuvre de Tiptree au moment où il a écrit ces histoires, qui peuvent être comprises en partie comme des réponses à leur discours misandre. Le seul fait qu'il ait eu l'envie d'y répondre montre son estime pour l'écrivain Tiptree, à défaut de la philosophe, estime qu'il a prouvée en donnant le nom de l'écrivain alors décédé au personnage principal, masculin, de sa nouvelle The man in the pepper mill.

   En fait, si on considère l'ampleur gigantesque de l’œuvre de fiction de Wolfe, la dystopie y tient très peu de place. Parmi tout ce que j'ai lu de lui, seules trois nouvelles peuvent répondre à peu près à cette dénomination : la nouvelle In looking-glass castle et les deux novellas The ziggurat et Forlesen. La dernière est une de ses histoires les plus mystérieuses et à mon avis les plus réussies de toute sa carrière. Totalement inclassable. S'agit-il de SF, de fable fantastique (la peine sans cesse renouvelée d'un damné), ou d'une allégorie sociale kafkaïenne ? Les trois probablement conviennent. Je la conseille d'autant plus volontiers qu'elle est pour une fois disponible en version française, du moins s'il est encore possible de dénicher son recueil intitulé Le livre des fêtes (Gene Wolfe's book of days) : pas le plus aisé de Wolfe mais de grande qualité. Néanmoins, parce qu'il faudrait y consacrer tout un article et parce que cette novella n'a aucun lien avec l'univers de Tiptree, je ne vais pas m'étendre dessus. Disons que ce devrait être la dystopie la plus parfaite qui soit s'il n'y avait pas cet aspect allégorique et onirique qui plane sur toute la nouvelle et qui empêche de prendre son propos trop au pied de la lettre. Difficile en effet de concilier réalisme social et personnage dont toute la vie dure une seule journée. Chose remarquable, au lieu d'alourdir le texte comme c'est souvent l'habitude avec l'allégorie, celle-ci l'allège et le rend plus digeste.

   The ziggurat, tout comme In looking-glass castle, est clairement une réponse à Tiptree et à certains de ses délires les plus flamboyants, en particulier Houston, Houston, do you read ? Cela tombe bien puisque j'en ai donné un résumé assez substantiel dans mon précédent article. The ziggurat, une longue novella, presque un roman, met en scène un trio de voyageuses temporelles venue d'un lointain futur (lointain si on juge par leur méconnaissance de notre société et par leur apparence physique assez changée) où les mâles n'existent plus et qui sont tenus pour des dangers mortels. On voit évidemment le rapport avec les mondes de Tiptree. La différence est que dans le cas du Ziggurat, cette société entièrement féminisée n'a rien de joyeuses pacifistes baba cool. L'utopie décrite dans Houston se transforme en dystopie. Ce sont elles les agresseuses, au même titre que la femme du personnage masculin, qui est prête à lui intenter un procès pour des raisons fallacieuses, et parfaitement abjectes, s'il persiste à refuser le divorce. Le combat qui s'ensuivra entre ces femmes et les deux hommes, le père et le fils, sera donc une lutte à mort, lutte qui ne peut au mieux avoir qu'un vainqueur amer. In looking-glass castle est une des plus belles, des plus émouvantes et des plus subtiles nouvelles de Wolfe, ce qui pour une dystopie est un vrai tour de force. Le cadre est une Amérique assez comparable à la nôtre, semble-t-il, du moins pour l'aspect architectural et technologique, mais entièrement dominée par les femmes. Les hommes n'ont pas tout à fait disparu du pays, mais sont rares et font l'objet de chasses à l'homme ; Le mot « homme » (« man » en fait) n'est jamais employé de bonne grâce dans cette société mais est remplacé par le mot « pig », ce qui en dit long sans avoir à le faire sur l'état d'esprit qui y règne. Prononcer le nom d'un auteur ou d'un savant mâle célèbre est très mal vu, sauf dans quelques petits cercles privilégiés (par exemple, dans la nouvelle, l'héroïne peut encore mentionner le nom de Lewis Caroll, qui était professeur de mathématiques, parmi ses consœurs mathématiciennes). Comme chez Tiptree, la solution pour remédier à l'absence, ou plutôt au refus de l'autre sexe est le clonage des femmes, qui ont presque toutes un ou plusieurs doubles plus jeunes, quand leurs moyens financiers le permettent suppose-t-on. Mais contrairement à Tiptree, Wolfe n'indique pas la catastrophe ou la solution qui a permis un tel nettoyage ciblé, le laissant à l'imagination du lecteur.

   (Je fais ici une petite parenthèse, à propos de cette fameuse « solution » évoquée plus haut, d'un emploi extrêmement courant dans le monde de la dystopie (et même parfois de l'utopie : voir Houston). Il s'agit bien sûr de formes diverses de génocides. Mais dans la plupart des cas, l'écrivain, ou le militant, préfère reporter la cause du génocide sur des agents extérieurs à l'espèce, la nature, la déesse Gaïa, ou les extraterrestres, ce qui permet de dédouaner les personnages qui en « profitent », surtout dans le cadre d'une utopie, ou de se dédouaner eux-mêmes. Une pandémie, une catastrophe climatique par exemple ont ceci de pratique qu'elle permet d'arriver au but sans verser de sang, si on ose dire, de sang intellectuel en tous cas pour celui qui s'autorise de telles idées. Personne n'a envie de tenir le rôle du méchant SS dans le Hollywood du futur. Chez les écologistes radicaux actuels, qui comptent de plus en plus de partisans qui s'ignorent, le taux de destruction de l'humanité fautive pour rétablir la beauté et l'harmonie universelle est généralement estimé à neuf pour dix sans distinction de sexe (quoique… lorsqu'on veut sérieusement réduire une population animale, il est plus indiqué d'abattre les femelles en priorité). Dans la littérature de Tiptree, qui combine la haine, ou la peur du mâle, avec la haine du pollueur, ce nombre est plus près de cent pour cent. Oh naturellement, il ne s'agit encore que d'idées romanesques. Mais les idées romanesques deviennent quelquefois des idées politiques, des idées très sérieuses pour certain(e)s : il suffit d'écouter en ce moment-même les prêches de certains grands amis de la nature. Et parfois, quand le terrain est propice, les idées politiques se réalisent pour de vrai. Le terrain est propice, plus que jamais.)

   Le personnage principal de In looking-glass castle est une femme célibataire, jeune, fraîchement faite docteur en mathématiques, qui vient d'être engagée pour participer à un projet d'envoi de vaisseau spatial. Quand je dis célibataire, je veux dire sans amie attitrée ni clone, célibat qui est assez mal vu dans sa société. Une remarque plus loin laisse à penser néanmoins qu'elle a eu un enfant, un clone sans doute, et qu'il, ou plutôt elle est morte. Pour son nouveau travail, elle doit déménager en Floride, là où sont effectués les tirs d'essais, et trouve une maison imposante, toute meublée et approvisionnée. Il s'agit bien sûr du « château » du titre. Sa précédente propriétaire, également jeune et célibataire une excentrique, comme elle vient de mourir noyée, sans clone, sans héritière donc, et a tout laissé sur place. Puis arrive l'événement principal de l'histoire, le seul événement à dire vrai, la découverte qu'il y a un homme caché dans l'immense demeure et que cet homme, ce fugitif pourchassé est la cause involontaire, dit-il, de la mort de l'ancienne locataire, noyée.

   Contrairement à Tiptree, Wolfe ne vit pas entièrement dans un monde idéal, où tout finit par se courber aux idées de l'auteur, et la réalité finit au contraire généralement par rattraper ses personnages, d'une façon souvent tortueuse et souterraine, convenons-en. Les femmes de ce monde ne sont donc pas celles de Tiptree, bien qu'elles vivent dans l'utopie décrite dans Houston. Elles ne sont ni saintes ni particulièrement féroces. Elles sont ordinaires et comme les femmes ordinaires, elles s'ennuient beaucoup sans leur complément naturel, papotant et jasant entre voisines ou collègues en rêvant secrètement, effrayées et émoustillées, des PIGS qui font les gros titres des journaux. La solitude est le sentiment dominant de ce monde unisexué. Le vide aussi. Et quand il y a un vide pareil, il faut bien le remplir. C'est pourquoi il est plus que vraisemblable que l'intrus dans la bâtisse est une hallucination, une vision créée par le subconscient du personnage principal pour pallier l'insupportable frustration. Et naturellement la fille est folle. Très probablement, elle finira elle aussi noyée en tombant du bateau où sa chef l'a envoyée après avoir de nouveau entrevu le fugitif sur le pont. Comme on voit, c'est une véritable démolition de la vision extatique de Tiptree à laquelle se livre Wolfe, démolition discrète, sans aucun effet grandiloquent ou sanguinolent (même la fouille en règle du « château » par la police ne donnera rien, ce qui n'a rien d'étonnant si on suit mon interprétation) mais un très efficace antidote au poison distillé par Houston et bien d'autres histoires de Tiptree (la plupart en fait).

   L'intérêt de cette nouvelle ne tient évidemment pas seulement à cette fonction de miroir de l’œuvre d'un autre écrivain. Wolfe a un goût certain pour le pastiche et pour le commentaire littéraire sous forme de fiction, ou devrais-je dire l'inverse ? Chez lui, au lieu de donner lieu à des textes de seconde importance, voire franchement anecdotiques, le pastiche, ou le commentaire de texte (comme dans le cas de In looking-glass castle), semble aiguiser son inspiration et comme élargir sa vision, déjà vaste. Au lieu de verser dans la parodie, la caricature, de réduire la pensée de l'autre auteur comme c'est régulièrement le cas, il l'élargit, l'approfondit, l'élève même. Et bien que l'aspect mimétique de ces histoires soit parfois saisissant Wolfe a un don de mimétisme hors du commun au final, elles ressemblent bien à du Wolfe. Certaines nouvelles créées de cette manière pourraient figurer facilement dans son best of. En plus de la nouvelle commentée plus haut, on pourrait ajouter A solar Labyrinth (pastiche de Borges), Le détective des rêves (pastiche de Poe et de son héros Dupin) et L'histoire de la rose et du rossignol (pastiche des Mille et Une Nuits) toutes deux parues en français dans le recueil Toutes les couleurs de l'enfer, Cherry Jubilee (pastiche de Vance et de son héros-détective Magnus Ridolph), The rubber bend (pastiche de Conan Doyle et de son célèbre héros).

   Chez Wolfe, la dystopie n'est jamais totale, même dans les cas les plus extrêmes, comme dans Forlesen. Car de même que dans le jeu des ciseaux, de la feuille et de la pierre, où chaque élément l'emporte à son tour, l'idée pure l'emporte sur le rêve, la réalité l'emporte sur l'idée pure et le rêve l'emporte sur la réalité.


Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles
- James Tiptree Jr : ici et ici
- John Crowley : ici
- George Orwell : ici