dimanche 25 janvier 2015

Les "Dystopiques" de James Tiptree Jr.

James Tiptree Jr. : au travail
   
   Cet article ne m'a pas été suggéré par la lecture du 1984 d’Orwell ou du Brave New World de Huxley, les sommets incontestés de la littérature dystopique, mais par l’œuvre que James Tiptree Jr a produite entre 1968 et 1977, soit durant une petite décennie. Ou peut-être plus précisément par James Tiptree Jr elle-même. En effet James est une femme. Alice B Sheldon est son nom d'état civil, son dernier nom marital. Elle est aussi une féministe (ardente par définition), une gauchiste, une écologiste, aux tendances néo-luddites, ce qui explique peut-être, mais seulement en partie, pourquoi sa vision du monde est d'un noir sans mélange. Mais surtout elle est un sacrément bon écrivain, probablement un des plus vivants, un des plus intéressants de la seconde moitié du siècle dernier, dans le petit monde de la SF et au-delà (comme dirait un certain astronaute).

La dystopie est une sorte de maladie littéraire qui s'empare des grands traumatisés de la vie. Il y a de la dyspepsie là-dedans, quelque chose de terriblement coincé et qui lorsqu'il sort fait très très mal. En gros, la dystopie est une société basée sur un système de pensée et de lois unique, qui doit, de gré ou de force (et donc de force dans la pratique) régir la vie sociale et même privée de tous, avec pour effet le malheur de ceux qu'il gouverne, ou tout au moins d'une très grande partie. Comme on le voit, la première partie de la définition s'appliquerait aussi bien à une utopie. Il serait d'ailleurs assez aisé d'argumenter qu'en réalité il n'existe aucune différence entre les deux. L'utopie des uns est la dystopie des autres. Ou pour le dire autrement, n'importe quel système politique basé sur n'importe quelle idée, même les plus politiquement correctes, poussé jusqu'à l'extrême, produit au bout d'un temps plus ou moins long une dystopie. Une utopie est une dystopie qui ne s'est pas encore dévoilée.

Naturellement, par définition, le système est plus fort que l'individu dans toute dystopie qui se respecte (trait qu'elle partage encore avec l'utopie). Beaucoup plus fort. Dans une dystopie, la loi vous dicte vos actes, vos paroles et même parfois vos pensées : la fameuse double pensée enseignée par Big Brother. Il y a bien sûr quelques déviants, quelques insurgés, quelques héros tout dépend de quel bord vous vous trouvez qui se lèvent pour lutter contre mais ils sont sans exception écrasés, pervertis ou récupérés par le système, et parfois les trois comme dans 1984. Il n'existe pas d'échappatoire dans une dystopie. Et c'est bien naturel en vertu du premier principe que j'ai rappelé plus haut. Leurs auteurs ne croient pas à l'histoire du grain de sable qui fait dérailler la machine ; ils oublient même que ces systèmes politiques aussi inhumains et totalitaires soient-ils ont été pensés et construits par des individus, et que ce qu'un individu a pu faire, un autre peut sans doute le défaire. Ce sont des gens qui ne voient dans la réalité que les mauvaises nouvelles, les trains qui n'arrivent pas à l'heure, qui croient que la politique est plus fort que tout ; bref ce sont, par exemple, des journalistes.

Et comme ils donnent la suprématie au système, les personnages qui peuplent leurs lugubres machines à broyer sont généralement ternes et peu mémorables. Même les bourreaux dans ce genre d'histoires sont pour la plupart dépourvus des splendeurs hautes en couleur du méchant satanique. Rien d'étonnant : eux aussi sont soumis à la machine qui les dirige, qu'elle se nomme Big Brother ou autrement. Peut-être pourrait-on exclure le héros du Fahrenheit 451 de Bradbury mais j'avoue n'avoir aucun souvenir de ce personnage alors que je me rappelle assez bien de certaines scènes, en particulier la scène nocturne de la fuite par le fleuve. Le style est introverti, sobre, factuel, journalistique, sans grands effets, très peu lyrique. La force de la dystopie se trouve dans son analyse minutieuse des rouages d'une société, dans l'enchaînement implacable de sa barbarie policée, dans l'écrasement programmé de la moindre parcelle d'espoir qui resterait au lecteur quant à la bonté ou à la grandeur de l'Homme.

James Tiptree Jr devant sa planche à dessin


   
   La description que je viens de faire ne correspond que de loin à la littérature de James Tiptree Jr. sauf pour l'ultime point noté (il suffirait pour être tout à fait exact de remplacer l'Homme avec majuscule par l'homme). James Tiptree est un auteur particulièrement lyrique, extraverti, violemment sentimental, au langage fleuri (de gros mots souvent), ayant recours à des effets de style aussi variés que puissants. Ses personnages principaux, surtout féminins, sont saisissants et réellement mémorables pour quelques-unes. En revanche, l'analyse de leurs motivations comme la description de la société dans laquelle ils (ou plutôt elles) évoluent est faible, sans nuance, grossière, caricaturale parfois. James Tiptree n'est pas un auteur à idée même si elle en a beaucoup et ne manque jamais de nous le faire savoir. C'est un auteur aux émotions à fleur de peau, qui prend volontiers ses sentiments pour des idées, qui plus est des idées d'ordre général, ce qui l'égare quand elle s'écarte de son sujet, à tous les sens du terme, c'est-à-dire elle-même, ce sentiment mêlé, contradictoire et indescriptible qui l'habite en permanence. Et rien que pour ça, on pourrait soutenir qu'elle n'a jamais écrit à proprement parler de dystopie. Son monde est trop chaud, brûlant même.

Pourquoi alors intituler cet article les dystopiques de James Tiptree Jr., me direz-vous ? Parce que si aucune de ses histoires n'est précisément une dystopie, sauf peut-être en une ou deux occasions, il est en revanche évident que, au moins du point de vue de l'auteur, elles ont toutes sans exception pour cadre une dystopie, plus suggérée que vraiment décrite. Le simple fait de devoir vivre avec des hommes, des mâles, semble parfois suffisant à faire du monde une dystopie pour les personnages féminins de Tiptree. C'est clairement le sens de sa nouvelle la plus célèbre The women men don't see, ou les deux personnages féminins préfèrent s'enfuir avec des extraterrestres monstrueux et inconnus, dont elles ignorent les intentions, que rester en compagnie des hommes, pourtant représentés en l’occurrence par deux spécimens qui sont loin d'être les plus antipathiques de nos congénères.

Le texte le plus emblématique de Tiptree, et le plus célébré avec la nouvelle sus-mentionnée, quoique pas forcément aussi abouti que d'autres, s'intitule Houston, Houston, do you read ? Remarquablement, l'auteur commence par le donner comme une utopie. Trois astronautes mâles ont un accident lors d'une mission consistant à faire le tour du soleil. Une éruption atteint leur vaisseau et pour une raison sur laquelle l'auteur ne s'étend pas (on la comprend), celui-ci est projeté dans le futur, trois cents ans plus tard. Quand ils réalisent le problème, en appelant Houston, leur centre de contrôle terrestre, c'est l'accablement le plus total. Non seulement ils ont perdu un an de leur vie dans cette minuscule boîte à conserve, mais tout a disparu, leur vie, leur femme, leurs enfants et même la Terre d'une certaine façon, ravagée par une étrange épidémie. Ils sont finalement recueillis par un autre vaisseau d'exploration, de l'année 2270 disons, où l'équipage est entièrement féminisé, à une exception près semble-t-il. Il faut dire ici que les personnages masculins sont donnés comme sympathiques, courageux, compétents, sommes toutes des astronautes américains normaux, surtout deux d'entre eux, le troisième, celui par qui on regarde les événements se dérouler étant visiblement très perturbé, même avant l'accident. En fait, ce dernier, Lorimer, malgré son poste de scientifique de bord, est tout dans l'émotion, contrairement aux deux autres, ce qui ne semble guère correspondre à un scientifique, à un astronaute et à un mâle américain moyen (et à un mâle tout court).

L'équipage du vaisseau de 2270 leur révèle la vraie nature de leur société. Tous les hommes ont disparu suite à l'épidémie, car les femmes n'engendraient plus que des filles, ou plus exactement seules les filles étaient viables. Après la stérilisation totale de l'espèce due à l'absence de reproducteurs, leur nombre total est tombé à un million. Elles avaient alors décidé de se cloner afin de perpétuer l'espèce. Même l'élément apparemment masculin de l'équipage s’avère en fait une fille dotée d'hormones masculines qui « l'androgènise » afin d'exécuter les tâches réclamant le plus de muscle. Ce monde asexué semble toutefois merveilleusement épanouissant. Tous les membres de l'équipage sont gais, frais, candides, simples, francs, sympathiques, ne rêvant que de paix et d'harmonie. Leur société ne connaît plus la guerre, la violence, les destructions, les inégalités et injustices de tout genre. Elles n'ont ni chef ni gouvernement, écoutent sagement les conseils de leurs aînées.

Justement, l'une de ces anciennes va tout de suite les avertir du grand péril qu'elles courent en recueillant ces trois astronautes, des hommes. Elles prennent leurs précautions. Et malgré toute la candeur et la franchise de ces femmes, elles commencent par droguer les trois rescapés à leur insu. La drogue a pour effet de libérer leurs inhibitions, révélant ainsi le fond de leur pensée. Et ce fond n'est vraiment pas très beau. Le premier, un bon gars du Texas toujours en train de plaisanter, croyait-on, se jette sur une des plus jeunes astronautes et la viole, tout en annonçant son intention de devenir le maître du monde : un million de chattes à lui tout seul ! Cependant même cela était prévu par ces filles pas du tout naïves tout compte fait (puisqu'il est donné pour certain que la première pensée d'un homme, même sympathique, en voyant une fille est de la violer) qui ne manquent pas de récupérer le sperme précieux quand le bavard a enfin terminé de s'épancher. Il semble en effet qu'elles aient besoin de régénérer leur société, devenue trop pauvre génétiquement parlant, et bien sûr pour ça, il faut des gamètes mâles. Ce sera la seule utilité de l'astronaute numéro 1. Le second, un père de famille nombreuse, pieux et le plus solide des trois moralement, se révèle encore plus fou et décide lui aussi de devenir le maître du monde afin d'inculquer les vrais principes bibliques à ces dégénérées. Il sera tué lui aussi. Quant au numéro 3, Lorimer, le mâle douteux, il se contente de regarder et, apparemment, de prendre des notes. Néanmoins, sa turgescence suspecte devant la scène du viol le trahit et le condamne. Il sera vraisemblablement euthanasié lui aussi, mais en douceur et avec le sourire, après sans doute qu'on ait récupéré ses précieux gamètes.

Comme je l'ai dit, le sens de la nuance et la justesse des idées ne sont pas le point fort de Tiptree. Leur simplisme et leur grossièreté sont même rarement vus à ce niveau d'écriture. Car James, ou Alice, écrit remarquablement bien : une styliste de première force. Une sincérité certaine aussi avec ses excès. Ce qui frappe dans ses nouvelles, c'est leur intensité, quelque chose de brûlant qui vous pousse à continuer malgré toutes les balivernes qu'elle nous chante.

C'est un esprit qui nous parle, avec ses étranges méandres pour se faire aimer, sa musique unique, et c'est tout ce qu'on demande à la littérature.



   En 1977, la véritable identité de James Tiptree Jr. fut percée à jour. On découvrit que James était une femme, mariée, plus très jeune, malade et cela désola ou désenchanta nombre de gens. L'intérêt de ses lecteurs déclina. Mais le plus mystérieux est que la perte de son anonymat marqua une soudaine et réelle baisse de qualité dans sa production littéraire. James Tiptree résuma la situation avec son style lapidaire et élégant : « Maintenant, je ne suis plus qu'une vieille femme de Virginie qui raconte des histoires ; toute la magie a disparu. »
James Tiptree Jr. : une enfance dorée de la grande cité de Chicago jusqu' à la savane africaine

   Toutes les nouvelles auxquelles j'ai fait référence dans cet article peuvent être trouvées dans ce recueil quasi idéal intitulé : Her smoke rose up forever. Les photos sont extraites de la biographie de Julie Phillips James Tiptree Jr.: The double life of Alice B Sheldon
Un très bon article sur les livres de Tiptree, en anglais, ici.

Vous pouvez télécharger gratuitement l'article ici

Autre article de ma part sur le même auteur ici.

Sur le même sujet, la dystopie (ou l'utopie), voir les articles

- Gene wolfe : ici 
- James Crowley : ici 
- George Orwell : ici

samedi 17 janvier 2015

dimanche 4 janvier 2015

Setting Sun : un vrai service rendu aux auteurs




Setting Sun est née officiellement dans les dernières lueurs de l'année 2014, peu avant ou peu après le coucher du soleil, comme pour saluer l'événement, suite à une réflexion commune de ses trois fondateurs originels
À l’époque, elle ne se composait en effet que de trois personnes : Norbert Brön, le Promoteur-Éditeur, Jean Levant, le Producteur et Haï Tongchak (ou Tongchan selon certaines sources), l’Interprète-Traducteur. C’est pourquoi on les appelle parfois en plaisantant les PÉPIT. Chacun avait une part égale dans l’affaire, ce qui ne facilitait pas les calculs du Promoteur, qui en plus de ses nombreuses autres tâches, avait la lourde charge de la trésorerie, quoique d’une manière que d’aucun aurait jugé lointaine et pour le moins fantaisiste. Plus tard, quand la maison eut enregistré ses premiers succès, elle embaucha à temps (très) partiel une quatrième personne, Christine Vermoren, qui reçut très vite le titre motivant d’Administratrice en Chef, les bureaux de l’entreprise ne comptant alors plus qu’une seule personne, Brön ayant décidé que ses autres fonctions lui suffisaient. Peu après, Vermoren devint associée à part égale, ce qui facilita grandement le calcul des rétributions de chacun, quand il y en avait.
Pour être exact, Setting Sun était alors plus une maison de services éditoriaux qu’un éditeur au sens strict, puisqu’elle n’avait pas alors les moyens financiers de faire imprimer des ouvrages, de les distribuer et surtout de les promouvoir efficacement. Elle permettait à des auteurs jeunes ou moins jeunes mais tous talentueux (en théorie du moins), prometteurs et imaginatifs qui ne trouvaient pas d’éditeur, chose étrange mais assez courante semble-t-il à l’époque, de relire leur texte, de les faire corriger par un professionnel (comme l’était à n’en pas douter Tongchak, ou Tongchan), de les traduire éventuellement dans une langue plus usitée, l’anglais par exemple, mais aussi le mandarin, deux langues parmi les sept que maîtrisait parfaitement Tongchack. La réalisation de maquettes, d’illustrations ou de mises en page plus compatibles avec les critères habituels régnant dans l’édition faisaient également partie de ses services. En somme, elle se posait en maillon intermédiaire entre l’auteur armé de son seul manuscrit et la publication, qu’elle eût lieu sous forme traditionnelle ou virtuelle. Un manuscrit soigneusement relu par un tiers doté de compétences linguistiques certaines, remis en forme par une incontestable spécialiste du traitement de texte et égayé d’une couverture qui ne déparerait pas dans la vitrine d’une librairie — pour prendre l’hypothèse la plus optimiste — ou dans une bibliothèque part assurément d’un meilleur pied dans la vie, quelles que soient ses qualités intrinsèques. De plus, une fois imprimés, Brön se faisait fort de promouvoir les livres maison grâce à sa méthode de vente très particulière.
À l’époque dont je parle, la demande potentielle pour ce type de service était devenue assurément forte, tant les auteurs sans éditeur étaient nombreux, à tel point que certains dans le milieu prétendaient qu’il y en avait plus que de lecteurs, ceux-ci ayant curieusement suivi dans le même temps une évolution inverse, ce qui pourrait laisser penser qu’il existait un lien entre les deux phénomènes. Il était donc illusoire pour ce type d’écrivain d’espérer gagner sa vie sur le dos du lecteur, je parle du vrai lecteur, celui qui achète un livre avec l’idée simple de le lire, et éventuellement de le relire. C’est là que Brön intervenait. Il a très bien résumé la situation dans son style punchy. « De toute façon, du point de vue financier qui est le mien, ouh, ah, ah, le problème n’est pas de trouver des lecteurs mais des collectionneurs, ou si vous préférez des meubleurs de rayonnages, wouah, ha. Vous avez un salon d’apparat à meubler, un grand bureau ? Eh bien il vous faut une bibliothèque, O.K ? Et avec quoi peut-on remplir une bibliothèque sinon avec des livres ? Mais pas n’importe quel livre, hein, il faut que ça flashe, que vos visiteurs voient à qui ils ont à faire ! Bon, vous ne pouvez pas la remplir uniquement des œuvres complètes de Shakespeare ou de Higgins-Clark (Brön n’avait pas une idée très claire des hiérarchies littéraires, semble-t-il). Il faut du neuf pour impressionner le péquin moyen, montrer que vous êtes à la page. Mais vous n’avez pas le temps de lire tous ces trucs naturellement, qui l’a de nos jours ? Alors laissez faire des spécialistes. Nous vous confectionnerons une bibliothèque de rêve qui fera verdir de jalousie votre boss comme le petit ami de votre nièce en vous valant au passage l’admiration béate de votre femme de ménage. Et nous le ferons gratuitement en plus (il voulait dire qu’ils ne paieraient pas la main d’œuvre, sauf qu’ils payaient bel et bien les livres). » Et naturellement, il en profitait pour placer dans le lot, les livres maison. Comme de toute façon, disait-il « le bonhomme n’ouvrirait jamais les livres, il aurait aussi bien pu leur fourguer des livres blancs avec juste le titre et la couverture. » Il comparait le milieu de l’édition à celui du vin. « Vous ne devenez pas riche en vendant de bouteilles à des soûlards ou à des fins palais mais à des collectionneurs. Vous avez le nom, l’étiquette, le prix machin-chose c’est tout ce qu’il vous faut. Quelle importance ce qu’il y a dedans ! Peut-être que le client ouvrira un jour la bouteille, mais il est plus probable qu’elle finira de moisir dans une cave sans avoir jamais été débouchée. Ou bien il la revendra pour faire la culbute. Pareil avec les livres. Encore mieux même ! Imaginez : un nom devenu soudain fameux, une édition introuvable sauf chez l’heureux bénéficiaire de nos services d’ameublement, avec en plus des illustrations originales faites à la main et tout et tout, exactement ce que nous proposons (il voulait dire si tout se déroulait selon le plan) et vous avez tous les ingrédients d’une pièce de collection. Waouh ! C’est le jackpot ! » Bien que son discours n’ait guère varié avec le temps, on imagine cependant qu’il utilisait des termes un peu plus choisis pour appâter le client (le pigeon, dixit NB).

Vermoren, en tant qu’administratrice générale, et parce que son incorruptibilité ne faisait aucun doute, fut chargée de graver un règlement dans le marbre. Voici in extenso les dix articles, ou plutôt les neuf composant ces inflexibles tables de la loi.

- Article 1
Chaque membre associé de l’entreprise a droit à une voix et une seule lors des conseils d’administration. En cas de litige, par exemple si les voix pour et les voix contre étaient strictement égales, événement qui ne semble pas improbable puisque le Conseil se compose actuellement de quatre membres, la voix du Président, à savoir en l’occurrence de la Présidente, sera prépondérante.

- Article 2
Les livres retenus à des fins de publication/ promotion/ mise en page/ traduction/ maquette/ révision devront être élus par la moitié des votants présents et non à la majorité, encore moins à l’unanimité. Les électeurs se composeront des membres du Conseil plus les auteurs ayant déjà fait appel à l’entreprise si ceux-ci souhaitent participer au vote (cela leur sera proposé et nous leur conseillerons fortement d'accepter) ainsi que les collaborateurs futurs salariés ou bénévoles de l’entreprise (correcteurs, relecteurs, illustrateurs, secrétaires, etc.). Ils formeront le Comité de lecture.

- Article 3
Tout livre appartenant à la littérature de l’imaginaire peut être proposé au Comité de lecture. Ce qui ressort de l’imaginaire et ce qui ne l’est pas est un choix du Comité et seulement de lui. Les critères d’appréciation seront les qualités d’imagination, de style, de narration, l’intérêt et l’émotion suscités, l’originalité de la forme ou du fond. Tout autre argument avancé pour défendre un livre sera considéré comme de mauvaise foi et pourra être tenu par la Présidente comme un motif de nullification du vote du défendeur.

- Article 4
Les membres du Conseil ou du Comité peuvent présenter leurs propres ouvrages au Comité. Non seulement ils le peuvent mais ils le doivent, tout contact avec un éditeur ou autre fournisseur de services éditoriaux avant présentation au Comité étant considéré comme un acte de félonie. Dans ce cas, le fautif serait immédiatement traduit devant le Conseil et pourrait perdre le bénéfice de son droit d’électeur ou se voir inflige une amende, ou perdre même sa place dans le Conseil s’il en est membre, selon la gravité des faits reprochés. Seul le refus du Comité de s’occuper du livre en question peut motiver de telles démarches extérieures à l’entreprise.

- Article 5
Les membres du Comité présentant leur propre ouvrage ne disposeront plus de leur voix d’électeur. De même, chaque membre peut défendre le livre d’un proche, ami, parent ou simple relation, mais dans ce cas, il perdra également son droit de vote pour le livre en question.

- Article 6
En cas de dissimulation avérée d’une information permettant d’établir un lien de proximité ou une collusion d’intérêt entre le défendeur et l’auteur du livre défendu, une procédure de forfaiture sera engagée par le Conseil vis-à-vis du défendeur. Les sanctions seront les mêmes que dans le cas prévu par l’article 5, après délibération du Conseil.

- Article 7
Les articles 4 et 5 représentent la règle générale en matière de choix éditorial. Néanmoins une exception aux règles susdites pourra être accordée à chaque membre du Comité durant son (ou ses) mandat(s) ; il pourra élire un ouvrage de son choix sur sa seule voix une fois par année se terminant par un chiffre pair. Nous l’appellerons le droit d’exceptionnalité. Si son choix s’avère judicieux pour l’entreprise, il gardera son droit d’exceptionnalité ; sinon, il le perdra, définitivement, et se verra de plus dans l’obligation de rembourser les frais avancés pour cet ouvrage. Ce droit est une possibilité offerte et n’est en aucun cas un devoir.

- Article 8
Le vote se déroulera à main levée (et non à bulletin secret par exemple), chacun devant être responsable de ses choix. Ceci permettra à la Présidente de la réunion de se rendre compte si les votes correspondent bien à l’argumentaire déployé et de prendre les dispositions qu’elle estimera nécessaires en cas de décalage manifeste. La sanction prévue est l’interdiction de vote pour une durée plus ou moins longue.

- Article 8 bis
En cas de litige — nombre d’électeurs impair et une seule voix manquant pour obtenir la moitié des voix — un nouveau tour de scrutin aura lieu avec un tour de table préalable où chacun pourra affiner ses arguments et ainsi de suite jusqu’à obtenir un résultat ne souffrant plus d’aucune contestation. En tout état de cause le nombre de votants lors du dernier tour ne pourra être inférieur à la moitié des électeurs. Ceci évitera qu’un livre puisse être élu à l’insu des autres, faute de combattants.

- Article 9
Les questions de redistribution des bénéfices, s’il y en a, feront l’objet d’un chapitre à part. Néanmoins certaines grandes lignes sont d’ores et déjà établies. Les réunions du Conseil et du Comité ne devront entraîner aucune dépense afférente pour l’entreprise, frais de bouche ou de déplacement par exemple. Chacun devra prendre ses dispositions ou, s’il ne peut assister à ces réunions de façon réitérée, devra loyalement remettre sa démission à la Présidente. Un tour d’hébergement gratuit pourra être établi entre les différents membres. Les réunions pourront aussi être réalisées en vidéo conférence selon les moyens disponibles de chacun. Ceci posé, les bénéfices seront alloués, suivant des modalités qui ne peuvent être définies à l’avance, et par ordre de priorité :
- à investir pour la prospection de nouveaux auteurs et la promotion des auteurs maison, ainsi que dans le matériel nécessaire pour moderniser l’entreprise,
- aux auteurs nécessiteux,
- aux membres du Conseil,
- aux membres du Comité moins les membres du Conseil.

- Article 10
Par respect pour le peuple juif et son prophète, il n’y aura pas d’article 10 (ceci ne figurera donc pas dans le règlement final).