samedi 20 décembre 2014

Tomorrow's Modern Boxes de Thom Yorke : la plus belle des boîtes (à musique)

Vous n'aimez pas l'électronica ? Vous n'aimez pas la tête de Thom Yorke ? Sa barbe et sa coupe de cheveux ? Ses yeux de traviole ? Sa dégaine de gringalet trop pâle ? Vous n'aimez pas ses idées d'écolo-bobo-roulant sur l'or ? Vous ne comprenez rien à ses textes qui tiennent du cadavre exquis et du tag incompréhensible qui décore votre cage d'escalier ? Très bien, moi aussi. Mais si vous aimez la musique, pas la musiquette hein, la vraie, la grande, celle qui s'invente jour après jour, celle qui fait chanter la vie, même et surtout la plus misérable, alors vous devez au moins essayer d'écouter cet album.
Mais d'abord vous devez vous débarrasser de tout ce que vous avez pu lire à ce sujet, venant des habituels experts, ces critiques très compétents, d'une intégrité à toute épreuve, qui vous décernent un premier prix d'interprétation - vocale ! - à une Charlotte Gainsbourg (et bien d'autres consœurs du même tonneau) et qui vous feraient passer The XX, ces fainéants nés, pour le groupe du XXI ème siècle. De toute façon, avec eux, Yorke n'avait pas la moindre chance. Il est devenu la nouvelle cible, le type à descendre. Que son album ait été mauvais, moyen ou extraordinaire n'aurait rien changé : la critique était déjà toute prête dans les tiroirs. Quand on est journaliste, il faut faire le buzz, suivre la mode, aller dans le sens du vent, toujours. Et il a été décidé depuis quelques années que Thom Yorke, Radiohead, étaient devenus des barbons barbants, incapable de se renouveler et je ne sais quoi encore. Tiens, cela correspond précisément au moment où ils ont décidé de se passer des services habituels de l'industrie musicale, dont les médias sont un des principaux rouages. Un simple hasard, pour sûr. Cela me rappelle ce qui est arrivé à l'album de Beck, Sea Change, son meilleur, qui a été joliment descendu à l'époque par la critique unanime, encore plus que celui de Thom Yorke, parce qu'il avait eu le malheur de révéler juste avant son appartenance à l'église de Scientologie. Peut-être bien que c'est mal d'être scientologue, ou d'aimer la scientologie (rien que le mot fait peur!) mais quel rapport avec Sea Change ? Aucun bien sûr. Et maintenant vous voyez les mêmes journalistes dans les mêmes journaux exécuter leur rétropédalage habituel, c'est-à-dire comme de parfaits faux culs, en douce, l'air de rien, et qu'en effet il était peut-être bon cet album après tout. Mais bon, je n'étonnerais personne : ça fait partie du métier, petit !
Sea Change était un très bon, un excellent album même. Mais Tomorrow's Modern Boxes est bien plus que cela : une exception, une chose qui ne devrait pas exister à notre époque, de la poésie, de la beauté à l'état pur. dedans, Yorke réussit une chose rare : chaque titre est meilleur que le titre précédent. C'est dire que le "tube" A brain in a bottle n'est pas le meilleur, loin de là, même si à vrai dire il ne nuit en rien à l'homogénéité remarquable de ce disque. J'aimais beaucoup, après de grosses difficultés d'écoute au départ, The King of Limbs. mais celui-ci ne pose pas ce genre de problème. la grâce s'impose sans forcer, sans effort particulier pour l'auditeur. C'est cela Tomorrow's Modern Boxes : un moment de grâce.

Pour écouter, c'est ici :

lundi 15 décembre 2014

mardi 2 décembre 2014

De la bonne utilisation de la documentation dans une oeuvre de fiction



Si vous écrivez des histoires ou des scénarios, et plus encore si vous écrivez des histoires qui font appel à une grande part d’imagination, vous devrez nécessairement avoir recours à un moment ou à un autre à de la documentation. À la rigueur, vous pourriez vous en passer si vous écriviez des histoires qui se déroulaient toujours dans le cadre que vous connaissez le mieux. Mais cela risquerait alors d’être assez monotone. Donc nous pouvons considérer que la recherche de documentation est un élément nécessaire dans la préparation d’une histoire fictive (et même si elle n’est pas fictive). Et plus loin l’histoire nous entraînera  dans des contrées imaginaires, plus cette documentation devra être importante afin d’ancrer solidement le gros ballon que vous tâchez de gonfler et de faire s’élever. Autrement, vous vous perdrez rapidement dans un ciel sans règle ni limite autres que celles de votre arbitraire et vous perdrez le lecteur avec. C’est une question d’équilibre et de contrepoids. Par exemple, si vous désirez raconter une histoire se déroulant dans le cadre d’un vaisseau interstellaire, comme on a pu en avoir un exemple récent sur les écrans de cinéma (film dont, comme dirait Cervantès, je préfère oublier le nom), vous avez intérêt, sauf si vous êtes professeur d’astrophysique, et si vous avez pour cible un public ayant dépassé l’âge de sept ans, à vous renseigner un minimum sur la question. Ou bien vous ne serez pas crédible. Et la crédibilité, ou, si vous préférez, la crédulité du lecteur, est la clé de tout le reste. Et c’est bien le point : la documentation dans une fiction n’a qu’un seul but, le même que tous les autres ingrédients composant votre histoire : faire que vous soyez cru.

Il y a deux grands types d’erreur à ne pas commettre avec la documentation.

La première est de vous noyer dedans et votre lecteur avec. Ne perdez jamais le but de vue : ce n’est ni un concours d’érudition ni un manuel de construction ni une carte Michelin des pérégrinations de votre héros qu’on vous demande. Un exemple illustre de ce qu’il ne faut pas faire — mais réalisé dans ce cas avec un talent certain et une originalité non moins certaine — est Salammbô de Flaubert. Un exemple tout aussi illustre de ce qu’il faut faire est Guerre et Paix de Tolstoï dans sa description des campagnes napoléoniennes, vues du côté russe. Tourgueniev faisait remarquer qu’en réalité Tolstoï ne savait pas grand-chose de Napoléon. Mais il notait aussi que les éléments descriptifs apparemment anecdotiques semés par Tolstoï au fil du texte étaient si bien choisis que le lecteur avait l’impression que l’auteur savait tout de cet homme et avait pour ainsi dire passé sa thèse dessus. Voilà l’essentiel : choisir ce qu’on doit garder. Méfiance encore car cette érudition toute nouvelle que vous venez d’acquérir en potassant la question est d’autant plus séduisante qu’elle est… neuve justement. Et donc superficielle. Méfiance car le lecteur qui lui sait de quoi vous parlez verra facilement à travers le vernis votre niveau réel, plus proche du cours élémentaire. Vous obtiendrez alors le résultat inverse de ce que vous cherchez : l’incrédulité. Et c’est ici que j’arrive à la seconde erreur.

Récemment, j’ai lu une histoire de SF bien écrite, intéressante, prenante même, et qui pourtant a failli me tomber des mains à peine commencée. L’histoire narre les démêlés sanglants d’un homme venu s’exiler au fond des bois après un double échec, professionnel et familial (il est en cours de divorce) avec une bande de petites femmes brunes tout droit sorties d’un vaisseau spatial venu s’écraser sur un lac gelé. A un moment, l’homme sort de sa cabane en rondins dans une neige épaisse et qui continue à tomber. Sa réserve de bois est presque à sec et il va donc couper du bois de feu. Il est évident que l’auteur s’est soigneusement documenté sur la question de la vie dans les bois, de la chasse, des fusils et carabines, de comment construire un feu, etc. Néanmoins il veut trop en faire et commet une petite erreur. Passons sur le fait que son héros s’y prenne au pire moment pour aller couper son bois, juste avant une tempête de neige, bois qui de toute évidence sera vert et peu combustible ; après tout ce n’est pas un vrai homme des bois, c’est un citadin, un ingénieur venu se mettre au vert (ou au blanc en fait) : il peut ignorer ce genre de choses. L’auteur nous dit que pour couper son bois, il emporte avec lui une hache, une tronçonneuse, un merlin et un coin. En effet tous ces outils sont utiles pour couper et/ou fendre du bois : il s’est bien documenté sur la question. Mais il veut être trop précis sur un sujet qu’il connaît mal. Car s’il y a une chose que son personnage ne peut ignorer, contrairement à lui, c’est qu’on n’utilise pas une hache et un merlin. C’est soit l’un soit l’autre et de préférence le dernier. Si vous avez un merlin et une tronçonneuse, inutile d’avoir une hache. Pas un bûcheron, même amateur, même un peu novice, ne pourrait agir de cette façon. Si l'auteur avait réellement fendu du bois une seule fois dans sa vie, il saurait que la hache est inutile dans ce cas précis : pas un bûcheron ne coupe un arbre avec une hache s’il dispose d’une tronçonneuse, même le plus écolo, et s’il dispose d’un merlin, qui lui sert aussi à enfoncer les coins, il prendra le merlin,  pour fendre, jamais la hache. Qui plus est dans une neige épaisse et lourde comme décrite par l’auteur quand on sait le poids d’un merlin, d’une hache et d’une tronçonneuse. C’est un tout petit détail mais qui illustre bien la perte de crédulité qu’on peut atteindre en voulant trop bien faire ou en voulant paraître plus savant qu’on ne l’est en réalité.
Mon conseil : si vous devez écrire une histoire dans un cadre que vous ne connaissez pas ou mal, limitez au maximum les détails techniques, dont l’intérêt échappera d’ailleurs à la majorité des lecteurs et qui dérangera profondément les quelques autres, ceux qui se trouvent justement connaître d’expérience le sujet (même si on peut supposer raisonnablement que cet auteur n’a pas trop de bûcherons et de trappeurs parmi son lectorat).