mercredi 27 août 2014

Une lignée fantastique : LOVECRAFT, BORGES, WOLFE




Howard Philips Lovecraft, le bien ou mal nommé (j’hésite encore tant l’artisan est douteux), est né peu de temps avant Jose Luis Borges mais disparu bien avant, dans tous les sens du terme, avant de subir une spectaculaire réhabilitation littéraire qui tient presque de la résurrection. Borges et son fantôme n’ont jamais eu à subir ce genre d’émotion forte. Quant à Gene Wolfe, né trente ans après l’Argentin, et quoique toujours de ce monde, il ne peut guère plus attendre que la gloire posthume, si on peut dire.

Leur position dans cette histoire est différente pour une simple raison : Lovecraft n’a probablement pas connu l’œuvre de Borges et certainement pas celle de Wolfe ; Borges connaissait très bien l’œuvre de Lovecraft mais probablement pas celle de Wolfe, et Wolfe connaît l’œuvre de l’un comme de l’autre. On pourrait donc dire, de ce point de vue, que Wolfe est avantagé. Il bénéficie des trouvailles ou inventions des deux autres.

Mais commençons par le début et donc par le « grand ancien », Lovecraft. Ce n’est pas seulement par manière de plaisanterie que je le qualifie de grand ancien. Lovecraft n’a rien d’un moderniste, ni dans le style ni dans les idées ; on pourrait même dire sans exagération que c’est un archaïque, un hyper conservateur. Un marxiste, ou un bon Français, emploierait le mot qui qualifie le mieux ce genre de faute inexpiable : un réactionnaire. Selon moi, ce n’est pas un problème, littérairement parlant. Si on possède le talent naturel d’écrire, peu importe la couleur de nos idées. C’est ici le hic : Lovecraft est peut-être le moins doué de tous les écrivains célèbres de même que le douanier rousseau est le plus limité des grands peintres (mais pas le moins estimable). C’est un auteur à coup sûr, un autodidacte par force, un laborieux, car, comme le peintre français, il est incapable d’imiter ceux qu’il admire, à savoir ce grand et beau styliste de Machen, cet artiste élégant de Dunsany, ce constructeur fabuleux de Poe. Outre une maladresse dont il ne parviendra jamais vraiment à se défaire, que ce soit dans le style ou dans la conduite de ses récits, malgré des progrès indiscutables entre ses premiers écrits et les derniers, il lui manque deux choses : d’avoir du goût et d’avoir vécu. Il ignore beaucoup trop de choses élémentaires. Hier, j’ai lu une nouvelle de Wolfe où il n’y avait que des femmes (une sorte de 1984 au féminin); eh bien il n’y en aucune chez Lovecraft, et si l’espèce humaine venait à être connue de lointains extraterrestres uniquement par le moyen de ses textes, ils pourraient penser que nous nous reproduisons par clonage.

Il est difficile chez cet écrivain de faire la part entre la maladresse et le mauvais goût. Ses empilements d’adjectifs caricaturaux sont-ils une faute de goût ou une maladresse due à son impuissance à coller au plus près de ses visions ? Je penche pour la seconde solution, sans exclure l’autre toutefois. Car Lovecraft est un homme de visions, de visions terriblement fixes. C’est un halluciné, un de ces rares écrivains dont on peut dire sans figure de style que son œuvre est entièrement tissée de ses rêves. Des vrais rêves qu’on fait en dormant. Tous les écrivains normalement conçus savent qu’il est vain de vouloir rendre un rêve dans son authenticité et qu’il vaut mieux les adapter, souvent avec une grande liberté, pour les rendre un peu plus « littéraires ». C’est un peu comme de voir un merveilleux poisson au fond de la mer et puis de le ramener sur la terre ferme : on s’aperçoit alors qu’il a perdu presque toutes ses couleurs. Mais Lovecraft l’ignore ou ne veut pas le savoir. Regardez-le. Le regard tourné vers l’intérieur, il semble ne rien voir de ce que ses yeux contemplent. C’est le visage d’un homme hanté, obsédé par ses visions, et qui n’aura de cesse de les coucher sur le papier même si c’est impossible. Lovecraft, par bonheur, ou par malheur, est aussi entêté qu’il est borné. Et il obtiendra au bout du compte d’accomplir cet exploit étrange : malgré bien peu de dons et des idées de départ erronées, il finira à force de travail, d’obstination et de regards fixes par créer quelques-unes des histoires les plus fascinantes, les plus inhumaines,  les plus sincèrement angoissées (et donc angoissantes), les plus puissamment oniriques que l’homme ait jamais écrites. Oh, pas plus qu’une demie douzaine. Et encore, je suis peut-être large. La très grande majorité de ses récits ne sont en effet que des ébauches, des répétitions, des tentatives maladroites, des croquis brouillonnés dans la fièvre d’une nuit, dans l’espoir toujours différé d’atteindre à la perfection lovecraftienne : la peur, la peur ultime, nue, hideuse, obscène (etc.), sans aucune échappatoire — peur de l’inconnu, de l’innommable, celle qui vous change en statue de sel. Mais c’est assez. Le Cauchemar d’Insmouth, La Couleur tombée du ciel, Celui qui chuchotait dans les ténèbres sont des preuves suffisantes. Je rajouterais son roman Démons et Merveilles, comme étant le plus typique de ses forces et faiblesses. Comme l’indique le titre, Lovecraft voulait opposer à son monde habituel, celui du cauchemar, le merveilleux du rêve, qui l’avait tant frappé chez Dunsany. La première partie, La clef d’argent, est entièrement dédiée au cauchemar ; la seconde intitulée justement À la recherche de Kaddath (nom de la cité des rêves merveilleux) ne suit néanmoins pas le programme prévu. L’épouvante vainc sans vraiment combattre et submerge le merveilleux dans une vague de plus en plus sombre.



Tout laisse à pense que l’esthète, le dandy, l’érudit de classe Jorge Luis Borges éprouvait une fascination inattendue pour ce monstre littéraire de Lovecraft. Il lui portait pourtant une estime littéraire plus que réservée et le qualifiait de « caricaturiste involontaire de Poe », ce qui fait deux piques en deux mots, la seconde étant de loin la plus acérée. Selon un point de vue superficiel, on pourrait donc penser que l’Argentin se situe à l’autre bout de l’éventail littéraire, sauf que dans un éventail les deux bouts sont souvent bien près de se toucher. En réalité, ils partagent beaucoup plus que leur goût commun pour les livres et les personnages fictifs présentés comme réels (le Nécronomicon d’Abdul al Razed ou le Quichotte de Pierre Ménard). Leur puissant attrait pour le fantastique, le monde du rêve, les savoirs occultes et hermétiques auxquels ils ne croient pas, leur même vision très noire du monde, leur dégoût et leur effroi de l’humanité (au moins de la “plèbe”), leur nihilisme radical — qui chez Borges apparaît pleinement dans son premier et plus fameux recueil : Fictions, pour s’atténuer par la suite, la gloire étant passée par là — ainsi qu’une certaine impuissance littéraire. J’ai déjà parlé de la forme que prenait l’impuissance chez Lovecraft. Chez l’Argentin, il s’agit d’une impuissance à rendre ses personnages intéressants. De toute son œuvre, je ne connais pas un de ses personnages qui soit mémorable en tant que personne humaine. Ils manquent de relief, de chair, de vie, restent de simples reflets pâles entrevus brièvement dans le coin d’un miroir, des signes abstraits au service d’une idée. Ce défaut est rédhibitoire selon moi pour qui voudrait écrire des romans de valeur ou même ce que les anglo-saxons appellent des novellas (mon format de lecture préféré). Cela tombe bien, Borges n’en a pas écrit. Il a toujours dit qu’il détestait les romans et préférait les nouvelles, surtout si elles étaient courtes. Néanmoins je constate qu’il mettait au-dessus de tout en tant que lecteur des livres comme La Divine Comédie, Don Quichotte (en particulier le second volume), Les Mille et Une Nuits, l’œuvre de Shakespeare, qui ne sont pas précisément des modèles de concision. Franchement je le soupçonne de s’être fait une gloire de ce qui était chez lui un véritable manque. De même pour son refus mainte fois proclamé de la psychologie. En cela, il ressemble aussi comme un frère à Lovecraft. Car ils sont de la même famille en vérité. Et Borges le savait probablement. Je subodore que cela n’avait rien pour lui plaire, un peu comme de se rendre compte qu’on ne ressemble à personne d’autre autant qu’à l’idiot de la famille. Vers la fin de sa vie, sans doute par mesure d’exorcisme, à en juger par sa préface à la nouvelle, il a écrit ce qu’il appelle un hommage à Lovecraft : There are more things (titre tiré de Hamlet : il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre…). Le fait donc que ce récit soit plutôt faible et à coup sûr inefficace n’est peut-être pas complètement fortuit.



Des trois, Gene Wolfe est à coup sûr aujourd’hui le moins fameux et de loin. C’est pourtant le plus grand et de loin, au sens premier du terme « grand ». Autant les deux premiers ne possèdent qu’une fraction très limitée de la panoplie de l’écrivain, autant les talents de Wolfe semblent polymorphes et donnent de cet écrivain un statut de quasi omnipotence. La caractéristique qui frappe le plus chez lui, davantage même que l’extrême maîtrise de constructions d’une folle complexité, est sa capacité à écrire une histoire originale, une bonne histoire (de celles qu’on relit avec un plaisir accru comme on entre peu à peu dans leur mystère) en partant de n’importe quel point de départ, du moment qu’il y ait un peu de place pour l’imaginaire.

Comme Borges, Wolfe a payé son tribut à Lovecraft. Le Nécronomicon a un rôle non négligeable dans au moins un de ses livres (et d’autres que j’oublie peut-être), le mal nommé Peace — j’ai eu beau me creuser la tête, je n’ai toujours pas compris la raison de ce titre — grâce à un personnage de faussaire qui écrit, fabrique et vend à des collectionneurs des livres d’auteurs réels ou fictifs, dont celui-ci. Il nous en donne même à lire un “véritable” extrait, contrairement à Lovecraft qui s’est toujours contenté d’en citer quelques vers bien trop vagues. Des démons ailés tout droit inspirés de ceux du rêveur de Providence font également quelques apparitions remarquables dans certaines de ses nouvelles, telles que The Friendship Light (non traduite à ce jour). Cependant, le rapport entre Wolfe et Lovecraft ne sauterait pas aux yeux sans cela. Autant le second pèche dans le style et dans la narration, autant le premier est virtuose. Wolfe est un artisan de génie (son premier métier était ingénieur), Lovecraft n’est qu’un rêveur amateur de littérature. De plus, et sans doute surtout, leur vision du monde est fondamentalement divergente.

Le lien avec Borges est beaucoup plus convaincant, même s’il ne concerne que l’aspect formel de leurs récits — mais c’est déjà beaucoup. On pourrait dire sans grande exagération que toute l’œuvre de Wolfe a consisté à relever le challenge initié par l’Argentin dans sa nouvelle Le Sud. Je suppose que, tout comme moi, beaucoup des lecteurs qui ont lu ou liront ce récit, le dernier de son premier recueil de nouvelles mais écrite des années après la majorité des autres récits, n’ont été ou ne seront guère impressionnés, le jugeront plutôt banal, voire un tantinet ennuyeux. Il existe un aspect sentimental certain dans ce texte, semi autobiographique, sans doute émouvant pour l’auteur et quelques proches, mais qui, j’en ai peur, échappe totalement au lecteur lambda. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui nous intéresse, ni ce qui a intéressé Wolfe. Le seul grand mystère du récit de Borges est qu’il contient deux histoires très différentes, une écrite à l’encre noire, l’autre à l’encre sympathique. Vous lisez ce qui ressemble à une histoire mainstream, celle d’une vie assez terne et malheureuse mais sans excès d’aucune sorte. Ou bien vous lisez une histoire fantastique. La vérité est que vous devrez lire la première, et sans doute plus d’une fois, pour espérer découvrir la seconde. Comprenez bien qu’il ne s’agit nullement d’allégorie, de métaphore, ou d’interprétation psychanalytique ou autre. Il s’agit purement et simplement de deux histoires distinctes, imbriquées, collées, où l’une cache l’autre, la seconde étant généralement plus intéressante que la première (sinon quel intérêt ?). De même que pour tout souterrain, labyrinthe, message secret ou trésor bien caché, il faut disposer du code de décryptage, de la clef ouvrant la porte ou d’un plan d’accès, pour espérer en percer les arcanes. Borges ne fournit rien de cela au lecteur. Et s’il n’avait pas dit explicitement dans sa préface que le récit pouvait se lire de deux manières, il est probable que personne n’aurait jamais rien su de la seconde histoire, tellement elle est bien cachée. Wolfe a fait de ce réel tour de force littéraire une règle. Je crois que la grande majorité de ses œuvres en prose, et à coup sûr les meilleures d’entre elles, de la nouvelle la plus brève, comme A Solar Labyrinth, à son roman le plus imposant, comme Le Livre du Nouveau Soleil, comporte au minimum deux récits, parfois trois. Découvrir l’autre récit, celui qui se cache entre les lignes, nécessite d’avoir la clef d’entrée, à savoir le point où les sentiers bifurquent, la porte de la caverne secrète, l’anomalie dans la trame, le saut dans l’espace-temps. Vous pouvez aussi y arriver en découvrant le point de sortie, ce que l’intuition, cette faculté non répertoriée par la médecine, permet quelquefois, et dérouler à rebours toute la trame soigneusement cachée. Quoiqu’il en soit, la lecture d’un récit de Wolfe est rarement simple, et s’il n’y avait pas chez cet auteur un talent narratif extraordinaire, un style d’une élégance royale, qui rend fluide même les puzzles et les écheveaux les plus complexes, ce serait probablement très vite insupportable pour un lecteur normalement constitué (qui cherche son plaisir d'abord).

Toute règle a ses exceptions. Wolfe n’aime pas écrire des histoires simples — ce serait comme demander à un illusionniste de génie de faire de vulgaires tours de carte — mais il en a écrit néanmoins quelques-unes, soit pour complaire à un éditeur, soit pour plaire à un proche, soit par inadvertance. Néanmoins, ce qui paraît simple pour lui, ne vous paraîtra peut-être pas si simple que ça. Vous pourrez en trouver un certain nombre de cette espèce la plus rare dans son recueil de nouvelles justement intitulé — quoique pour d’autres motifs — Endangered Species. Il a été publié en langue française sous la forme assez bizarre de deux volumes aux titres bien distincts, tous deux chez Denoël, l’un dans une collection fantastique — Toutes Les Couleurs de l’Enfer — et l’autre dans une collection de SF — Silhouettes. Ce sont deux excellents livres même si le premier me semble avoir davantage profité du découpage éditorial. Tous les recueils de nouvelles de Wolfe sont de grande qualité mais celui-ci est probablement le plus abordable. Je pourrais également citer son tout premier recueil L’île du docteur Mort et autres histoires et autres histoires (non, ce n’est pas un doublon) si je ne craignais pas que le style quelque peu proustien de certaines nouvelles ne fût un obstacle pour le profane. En matière de roman, je n’en vois qu’un qui peut répondre au qualificatif de simple : Castleview (paru en français sous un titre et chez un éditeur que j’ai oubliés) mais il ne me plait pas et je ne pourrais donc vous le recommander. Le plus connu et le plus “populaire” des romans de Wolfe, l’un de ses rares ouvrages régulièrement réédités, est Le livre du Nouveau Soleil, comprenant les quatre volumes suivants : L’Ombre du Bourreau, La Griffe du Conciliateur, L’Épée du Licteur, La Citadelle de l’Autarque. Il est remarquable du début à la fin mais quoique relevant de l’Héroïc-Fantasy, genre très conventionnel en principe et sans grande complication (un héros musclé, une troupe de filles bien roulées et peu vêtues, quelques dragons, un décor moyenâgeux), n’a décidément rien de simple ou de convenu. En bref, armez vous de patience.



Pour finir, je dirais un mot sur le physique de ces trois écrivains. Ils partagent à coup sûr un point commun : aucun des trois n’est beau. Mais alors que les deux premiers ont la tête de l’emploi, une laideur singulière, le regard de rêveurs perdus dans les nuages au sommet de leur tour d’ivoire, rien de cela chez Wolfe. Il pourrait être épicier, producteur de films, ancien catcheur, garagiste, employé de banque, policier ou maffioso. L’aspect physique de cet écrivain m’a toujours surpris, et pour dire la vérité, est assez décevant tant il est difficile d’imaginer que cet homme d’apparence si banale, passe-partout, aux traits presque grossiers, puisse être le créateur d’un monde aussi vaste, aussi complexe, aussi imaginatif, aussi raffiné, et au final, aussi poétique.

Pour finir quelques liens en relation avec cet article et plus particulièrement ce génie méconnu de Wolfe :

http://www.wolfewiki.com/pmwiki/pmwiki.php?n=WolfeWiki.Contents
http://ultan.org.uk/category/gene-wolfe/
http://www.siriusfiction.com/PaxBorskii.html
http://www.urth.net/urth/archives/v0018/0114.shtml