mardi 29 juillet 2014

Rock Bottom (de Robert Wyatt)



Pour débuter cette série de revues musicales, très orientées pop/rock (autant parler de la musique qui se fait de notre temps... hum, je veux dire de la bonne musique qui se fait de notre temps), j'ai choisi ce classique des classiques du rock. Il y avait tout juste quarante ans que Wyatt se cassait la margoulette en passant par la fenêtre et trouvait l'inspiration "divine". L'album entier semble-t-il a été écrit, ou plutôt réécrit (car au moins une partie de la matière ayant servie à cet album préexistait à cet accident) sur un lit d'hôpital au moyen du fameux clavier jouet - devenu fameux par la grâce de Wyatt. On a dit à ce sujet que le génie s'échappe de la blessure : ce n'est pas faux, mais seulement si vous aviez tout ce qu'il faut avant. Cet album a donc 40 ans tout rond et pas une ride, l'incroyable flamboiement est toujours intact : que dire de plus ? Je pourrais m'arrêter là.

Il est souvent affirmé que Rock Bottom est LE disque de Robert Wyatt, comme Astral Weeks est LE disque de Van Morisson, ou What's Going On, LE disque de Gaye, très véridiquement d'ailleurs dans ces deux derniers cas à mon avis. Cela me paraît inexact dans le cas présent. Il y a deux tendances diamétralement opposées chez Wyatt : la tendance abyssale, foisonnante et la tendance stratosphérique, lumineusement éthérée. Rock Bottom est l'aboutissement de la première tendance comme Old Rottenhat, celui de la seconde (je reviendrai sur ce chef d’œuvre trop inconnu dans un futur article).
Dans les abysses, les abysses marins ou cosmiques, il y a de la noirceur, beaucoup de noirceur, énormément de noirceur, mais aussi, de temps en temps, des flashs de couleurs ou de lumière très vifs : Rock Bottom est ainsi fait. Le plus stupéfiant peut-être dans cette musique est l'impression de jungle luxuriante (sous-marine sans doute) qui en ressort, comparée à l'économie de moyens déployés. En gros, la trame de la matière musicale est faite ainsi: percussions, basse et claviers wyattiens, dont pour la première fois l'extraordinaire orgue-jouet (extraordinaire par les sons qu'il parvient à en tirer et dont lui seul est capable) devenue traditionnelle chez lui. Là-dessus, perforant la trame tels des éclairs multicolores, interviennent des instruments variés et parfois inhabituels dans le monde du rock (du moins pour cette époque), généralement un seul par morceau, tous sans exception d'une inspiration géniale : le piano par Wyatt dans "Sea Song", la trompette de Feza dans "Little Red Riding"..., la clarinette de Windo dans "Alife", les guitares de Oldfield ou Wyatt dans respectivement "Little Red Robin"... et "A last Straw". A noter qu'il y a de la batterie complète dans cet album , et non seulement les percussions que peut jouer Wyatt sans le secours de ses pieds, puisque le batteur Laurie Allan est de la partie sur quelques titres. En tous cas, la batterie, les percussions, la basse - jouée sur plusieurs titres par Hugh Hopper de Soft Machine - et les claviers en nappe sont extraordinaires. Une sorte d'alchimie fantastique, au son unique, jamais entendu avant, jamais entendu après, même chez son créateur. Et puis bien sûr la voix (les voix?) de Wyatt, proprement inouïe dans toute l'histoire de la musique, une sorte de respiration de bête poursuivie par la meute, de descente vertigineuse de l'âme damnée vers le marais infernal ! Hum... On ne peut pas être de sang-froid en parlant de ce disque. Et encore moins en l'écoutant, si on des oreilles pour.


Comme les spécialistes le noteront, j'ai illustré cet article avec la pochette originale de Rock Bottom. Mon œil de dessinateur, comme d'amateur de peintures, me dit qu'elle n'est pourtant pas très réussie. Le style naïf d'Alfreda Benge, l'épouse de Wyatt, n'est peut-être pas idéal pour ce torrent de lave et de folie salvatrice qui déferlent tout le long de l'album. La construction n'est pas non plus son point le plus fort. Avec ça, un dessin tout de même un peu juste. Cependant, je la préfère encore nettement à la dernière version qui figure ci-dessous (vous jugerez par vous-même). Il y a un certain charme mélancolique dans ce dessin en noir et blanc. Je comprends le choix de refaire la pochette mais le choix d'Alfreda Benge, aux moyens artistiques tout de même limités, n'est toujours pas judicieux et la deuxième version, quoique plus "esthétique", est franchement mièvre, beaucoup trop gaie, trop douce, trop lisse, presque sans point commun avec l’œuvre dont elle parle autre que la description plate de la mer, des plongeurs et des poissons (on parle à un moment dans "Sea Song" de "stuff fish" qui remue avec la marée mais cela parle bien sûr de tout autre chose que de poissons), et je rappelle que Rock Bottom, malgré le titre, n'a évidemment rien d'une ballade de gentils plongeurs dans les fonds marins. Pas besoin d'être grand psychologue pour comprendre que le sujet est le fond de l'esprit humain quand il sombre et qu'il ne reste plus rien à quoi s'accrocher, pas la moindre bouée à l'horizon (mais il faut croire que dans le cas de Wyatt, il y avait tout de même quelque chose : la musique, une femme, un espoir caché).